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Les premiers étudiants étrangers à la faculté des sciences de Lille

lundi 15 avril 2019 par Marie-Thérèse POURPRIX

 

Les premiers étudiants étrangers

à la Faculté des Sciences de Lille

 

Marie-Thérèse Pourprix

 


Préambule

De nos jours, de plus en plus d’étudiants partent à l’étranger faire un stage ou une partie de leurs études, et les universités rivalisent entre elles d’attention à leur égard pour conforter leur attractivité et leur renommée. Ces échanges peuvent nous sembler relativement récents. Pourtant, depuis le Moyen Âge, des jeunes gens avides de savoir sillonnaient la France et l’Europe occidentale. L’absence de barrière linguistique jouait un rôle essentiel, l’enseignement se faisant en latin. La notoriété de tel maître, tel Abélard, le nombre restreint de lieux de savoir et les conflits religieux poussaient aussi à l’exode.
Entre 1793, date de la suppression des universités de l’Ancien Régime, dont celle de Douai, et 1854, date de la création de la Faculté des Sciences à Lille, les études supérieures de sciences se faisaient en général à la Sorbonne pour les jeunes gens issus des régions situées au nord de Paris. Il faut attendre le début du XXe siècle pour que cette situation se renverse et qu’un nombre conséquent d’étudiants venus de loin arrivent à Lille.

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L’Institut de physique, rue Gauthier de Châtillon

Les registres de la Faculté au début du XXe siècle

Les registres des diplômés de la Faculté[1][2] montrent en effet que, sur 125 étudiants ayant obtenu le diplôme d’ingénieur électricien entre 1906 et 1914, plus de la moitié d’entre eux (68) sont d’origine étrangère. Une forte proportion (40, soit un tiers des diplômés) est d’origine russe ou polonaise (à cette époque, la Pologne est en grande partie sous l’autorité russe), 17 viennent d’Italie, et les 11 autres de pays divers (Autriche-Hongrie, Macédoine, Belgique, Espagne, Roumanie, Egypte, Algérie).

La présence de ces étudiants étrangers et leur nationalité renvoient au contexte international de l’époque. Que sont venus faire à Lille ces étudiants ? Par quels intermédiaires sont-ils arrivés ? Dans quel contexte politique et social leur séjour s’est-il déroulé ? Que sont-ils devenus ? Faute de documentation suffisante, nous ne pouvons donner ici que quelques éléments de réponses.

Le diplôme d'ingénieur électrotechnicien

Les effectifs de la Faculté des Sciences sont, à cette époque, sans aucune mesure avec ceux d’aujourd’hui : 242 étudiants en 1905-06, 277 en 1906-07, 260 en 1907-08 et de l’ordre d’une vingtaine d’enseignants. Cependant, à la fin du XIXe siècle, des universités de province sont créées, à Lille en particulier, et les initiatives universitaires sont encouragées.

En 1894, les physiciens de la Faculté quittent « le réduit plus que modeste » de la rue des Fleurs pour s’installer rue Gauthier de Châtillon[3]. L’Institut de Physique, que le physicien et doyen Benoît Côme Damien a demandé au ministère, est destiné prioritairement à l’enseignement de l’électricité industrielle[4][5]. Cette nouvelle discipline est en plein essor après les inventions de la dynamo et du transformateur électrique qui bouleversent le monde industriel et la vie quotidienne. Le transport de l’électricité par câble permet en effet un accès bien plus souple aux sources d’énergie et les moteurs électriques de puissance variée se substituent peu à peu aux énormes machines à vapeur. Par ailleurs, le secteur de la chimie, des teintures, de la carbochimie est aussi en pleine évolution.

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René Swyngedauw

Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que les diplômes d’ingénieur électricien et d’ingénieur chimiste, créés à Lille en 1902 sous l’égide du géologue et doyen Jules Gosselet, soient très attractifs. Ils représentent ce que nous appellerions de nos jours une première professionnalisation des formations universitaires et sont l’objet d’une grande attention de la part des autorités facultaires. Trois années d’études sont sanctionnées par quatre examens. René Swyngedauw[6] assure les cours et les conférences, et une vingtaine d’étudiants sont présents dès la première année. Le but du diplôme d’électricien est

  • « de faire des ingénieurs capables d’appliquer de façon intelligente les lois et les formules de l’électricité générale aux divers problèmes de l’électrotechnique, »
  • « de donner aux futurs ingénieurs un sens pratique suffisamment aiguisé pour qu’ils saisissent immédiatement la portée économique et pratique des problèmes industriels qui se poseront à eux ».

Ce diplôme s’inscrit dans un mouvement général de création de formations de même type, telle l’ouverture en 1892 de l’option « électricité » à l’Institut Industriel du Nord où le titre d’ingénieur IDN est reconnu nationalement en 1913.

Dans les registres des délibérations de l’Assemblée des professeurs et maîtres de conférences de la Faculté, un rapport daté du 27/3/1912 précise l’admission possible en troisième année de cette formation pour « les étudiants français ou étrangers dont les titres ou les diplômes sont jugés suffisants pour la Faculté ». Le problème des dispenses y est longuement évoqué et Swyngedauw insiste sur l’expérience des années antérieures concernant la valeur des titres présentés. Il est donc vraisemblable que la plupart des étudiants étrangers ne viennent alors à Lille que pour y faire la troisième et dernière année de formation d’ingénieur électricien.

Les premières femmes diplômées

Dans les registres des diplômés, il est aussi mentionné pour beaucoup d’entre eux, Italiens et Russes (ou Polonais) en particulier, que le diplôme leur est envoyé par voie diplomatique. C’est le cas de Sophie Rosengart[2], née en 1884 à Neijine (ville où Gogol étudia, voisine de Moscou), seule femme qui obtient en 1913 le diplôme d’ingénieur électricien, expédié par voie diplomatique à Lodz. Le milieu des étudiants ingénieurs chimistes de Lille est moins cosmopolite, sans doute du fait de la suprématie et de l’attrait de l’Allemagne dans le domaine de la chimie (sur 57 diplômés ingénieurs chimistes entre 1906 et 1914, 51 sont nés en France).
Par ailleurs, la première femme diplômée de la Faculté est russe. Il s’agit de Zeneida Zeilinger[1], née à Odessa en 1881, qui obtient en juillet 1900 le certificat PCN (propédeutique de sciences Physiques, Chimiques et Naturelles) nécessaire à l’accès aux études médicales. Mais c’est tout ce que nous savons d’elle.

Les relations franco-russes au début du XXe siècle

Pourquoi une proportion aussi importante de Russes ? Des savants russes (Alexandre Stoletov, Paul Jabloskoff, Michail Doliwo-Doborwolski) sont connus pour leur apport en électrotechnique. L’enseignement de cette discipline à Saint-Pétersbourg semble néanmoins ne pas suffire à combler les besoins de formation. De jeunes russes intéressés par ces nouvelles technologies et ouverts au monde se tournent donc naturellement vers l’étranger, l’Allemagne et la France en particulier. Il est notoire qu’à Saint-Pétersbourg et Moscou, la France des Lumières irrigue l’imaginaire des milieux étudiants en pleine effervescence intellectuelle. De plus, l’enseignement secondaire russe comporte obligatoirement celui de la langue française, d’ailleurs très répandue dans la classe aisée.

D’autres facteurs internes expliquent aussi le départ de nombreux jeunes : le joug russe sur la Pologne et les pays baltes, la persécution des juifs, la répression qui suit la révolution de 1905. Cet attrait de la France pour la Russie est réciproque : les œuvres de Tolstoï, Dostoïevski sont traduites vers 1880 et Paris découvre Diaghilev, Chaliapine. Vingt ans après le désastre de 1871, la France, relativement prospère mais isolée internationalement, se rapproche de la Russie au sein de l’alliance franco-russe ; le Royaume-Uni ne les rejoindra qu’en 1907. Cette alliance est stratégique et militaire, mais aussi commerciale. Les emprunts russes, émis à partir de 1888, ont un succès inimaginable partout en France et particulièrement dans le Nord où une classe de bourgeois actifs et prospères cherche à diversifier ses capitaux.

Les relations russo-nordistes au début du XXe siècle

Jean-François Condette nous a fourni une autre clé d’interprétation de l’existence de ces étudiants russes préparant le diplôme d’ingénieur électricien. Il se trouve, en effet, que la première chaire de langue et littérature russe en France est créée, non pas à Paris mais à Lille, en 1892, dix ans avant la Sorbonne. Le premier titulaire en est Emile Haumat. En 1902, ce dernier est nommé à la Sorbonne dans la première chaire de russe[7].

Il est vraisemblable que des raisons économiques justifient la précocité nordiste en matière d’échanges franco-russes. En effet, une filière d’importation de lin russe s’instaure autour de 1880 du fait de la chute de la culture du lin dans la région au profit de celle de la betterave. En 1902, 90% du lin français est filé dans le Nord qui devient le principal débouché du lin russe[8]. De plus, à cette époque, les industriels roubaisiens fondent des usines textiles en Pologne et en Russie (à Czestockowa, Lodz, Moscou, Odessa)[9]. Ils s’aventurent même dans un « Consortium du Nord » (1911-1928) qui acquiert des terrains pétrolifères en Galicie[10]. Ainsi la région joue un rôle non négligeable dans l’alliance franco-russe et il n’est pas étonnant que Lille forme à la langue russe et soit considérée comme attractive pour la jeunesse de ces pays.

A travers le diplôme d’ingénieur électricien, la Faculté des Sciences de Lille montre sa capacité d’accompagnement des évolutions technologiques, alors que l’environnement culturel, politique et économique explique la première arrivée significative d’étudiants étrangers en quête de formation.

Notes et références

[1] Registre des diplômés de la Faculté des Sciences de Lille (juin 1898 - novembre 1910), Archives départementales du Nord, 3268W81.

[2] Registre des diplômés de la Faculté des Sciences de Lille (mars 1911 - octobre 1923), Archives départementales du Nord, 3268W82.

[3] René FOURET et Henri DUBOIS, La Physique à Lille, 1ère édition 2002, publication ASA-USTL, 2ème édition 2011, publication ASA, collection HF (collection Histoire de la Faculté des Sciences de Lille et de l’Université Lille1 – Sciences et Technologies), pp. 49-65.

[4] Arsène RISBOURG, Histoire de l'Institut d'électrotechnique (1904-1924) et de l'histoire de l'Institut électromécanique (1924-1969) de la Faculté des Sciences de Lille , publication ASA, collection HF (collection Histoire de la Faculté des Sciences de Lille et de l’Université Lille1 – Sciences et Technologies), Tome 4, pp. 5-10.

[5] Yves CROSNIER, « La Physique à la Faculté des Sciences de Lille de 1854 à 1970 et son ouverture au monde socio-économique », Actes du Colloque du 11 septembre 2011, publication ASA, numéro hors série de la collection HF, pp. 29-31.

[6] René SWYNGEDAUW, « L’institut électrotechnique de l’Université de Lille », Collectif, Lille et la région du Nord en 1909, Tome 1 : Lille : histoire, établissements d’instruction publique, musées, sociétés savantes, monuments, hygiène, commerce et industrie, Lille, Impr. L. Danel, pp. 101-113.

[7] Irina FOUGERON (Éd.), Études russes. Mélanges offerts au professeur Louis Allain à l'occasion du centenaire de la création à Lille de la première chaire universitaire de russe en France, Coll. Travaux et recherches, Presses Universitaires du Septentrion, 1996.

[8] Louis MERCHIER, Le lin et l’industrie linière dans le département du Nord, Paris, lib.-imp. réunies, 1902, p. 38.

[9] Pierre POUCHAIN, Les maîtres du Nord, Perrin, 1998, pp. 188-189.

[10] Mylène MIHAUT, « Les capitaux nordistes en quête de nouveaux horizons : le groupe pétrolier du Nord et le pétrole galicien (1911-1928) », Revue du Nord, avril-juin 1993.

5 décembre 2016
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